LIVRE I
LA BAGUETTE DU MAGE
CHAPITRE I
La calèche roulait à tombeau ouvert sur le chemin de terre.
Tirée par deux chevaux, elle manquait de verser dans le fossé à chaque ornière du chemin. Il la voyait comme un spectateur impuissant. Il pouvait voir la fumée qui sortait des naseaux des chevaux, il pouvait sentir l'odeur âcre de la poussière soulevée par leurs sabots. Et le bruit de tonnerre lui emplissait douloureusement les oreilles. Il ne connaissait pas la destination de cet équipage infernal, mais il la devinait confusément en lui. Et cela le remplissait d'une angoisse sourde.
Son coeur cognait dans sa poitrine à un rythme effréné comme s'il voulait se mettre à l'unisson de cette furieuse cavalcade. Mais malgré tout cela, il eu le temps de remarquer deux choses, la calèche n'avait ni cocher, ni passager.
Et c'est à ce moment précis que le Roi Silas du Royaume de Terrae ouvrit les yeux. Il fixa le plafond de ses appartements sans le voir, son esprit se débattant encore dans les dernières brumes de ce rêve si réaliste. Il en avait encore le bruit dans les oreilles, l'odeur dans les narines et son coeur semblait vouloir sortir de sa poitrine.
Puis la brume s'effaça et il reprit pied dans cet environnement familier sentant le poids de ses couvertures et la respiration tranquille de sa femme couchée près de lui.
Il s'assit doucement, s'adossant à ses oreillers, l'esprit plus clair mais toujours imprégné de ce rêve bizarre. Il attendit ainsi quelques minutes, le temps de laisser son corps s'apaiser. Puis il repoussa les couvertures et se leva en faisant attention à ne pas faire trop de bruit. Il prit sa cape sur le portant et sortit doucement de la chambre.
Il était encore très tôt, l'aube commençait doucement à poindre et il ne rencontra personne dans les couloirs du château. Il prit la porte intérieure donnant sur ses jardins.
Il les aimait comme il aimait sa terre, profondément, parce qu'il s'y sentait bien. Il s'y rendait toujours quand il avait à réfléchir.
Et là, ses deux pieds nus plantés dans l'herbe fraîche de rosée, il prit une profonde inspiration et ferma les yeux. Son rêve lui revint alors avec autant de force et il dut faire un gros effort pour ne pas se laisser submerger par les émotions que ce rêve emmenait avec lui. Que voulait-il dire ?
Le Roi Silas ne se rappelait pas souvent de ses rêves sauf quand il en avait besoin. Et généralement il arrivait toujours à en comprendre le sens. Mais celui-là le laissait perplexe car il avait une charge émotionnelle puissante et il avait déposé un certain malaise chez le Roi.
Il se promit d'en parler avec Angus et si cela ne suffisait pas, il ferait le voyage vers le Nord rendre visite à son ami le Roi Nethun d'Aquae qui pourrait sûrement lui apporter une réponse.
En attendant il décida de marcher un peu vers le point de vue pour voir le soleil se lever. De cet endroit son regard embrassait la vallée et au loin sur la gauche il pouvait voir la silhouette de L'arbre de La Légende Universelle.
C'était là que son ancêtre avait reçu la responsabilité de cette terre puis des hommes qui y vécurent. On l'avait préparé depuis son plus jeune âge à son rôle et à ses devoirs futurs. Mais ce dont il se souvenait très clairement, ce qui l'avait profondément marqué, c'était l'histoire du conteur, un soir près du feu où la famille et les amis s'étaient rassemblés.
Il avait alors 7 ans et sa mère l'avait envoyé se coucher, mais il l'avait supplié de telle façon qu'à la fin elle avait cédé et l'avait laissé s'asseoir avec eux devant la grande cheminée de la salle à manger. Il avait écouté avec grande attention, il en avait compris l'importance et s'était senti investi du poids de son destin.
Aujourd'hui encore il se souvenait de chacun des mots du conteur et de la chaleur du feu sur sa joue. Il y porta la main machinalement et fut parcouru d'un léger frisson. Le soleil s'était levé et le magnifique spectacle qu'il avait sous les yeux lui apporta un peu de paix. L'aube venait de faire naître un nouveau jour en cette fin d'hiver et toute la nature s'en réjouissait. Elle semblait attendre avec grande impatience les promesses du printemps.
Le Roi Silas se demanda quelles promesses lui apporterait son rêve et il secoua la tête pour chasser le petit nuage sombre qui s'y était installé. Il décida alors qu'il y avait un temps pour chaque chose. Son estomac lui rappelait qu'il était temps de descendre à la salle à manger.

